Festival. Bamako entre littérature et fête
Étonnants voyageurs
Dans les jardins ombragés du Palais de la culture, étudiants et passants se retrouvent pour écouter les auteurs et profiter de l’ambiance.
Bamako (Mali),
envoyée spéciale.
" On est là pour la musique… et aussi pour les auteurs ", se rattrape Aboubacrine, un étudiant en droit de vingt et un ans. Comme lui, nombre d’étudiants et de lycéens venus avec leur classe participer au festival Étonnants voyageurs de Bamako, montrent un enthousiasme limité. Arrivés en car pour assister lundi dernier au débat intitulé " Nomadisme, exil, voyage ", les élèves du lycée Massa-Makan-Diabaté s’agitent et se font rappeler à l’ordre par leur professeur. " Ceux qui ne sont pas sages, je les renvoie chez le proviseur. " En catimini, ils se mettent à faire circuler des QCM pour " se faire des relations sur Internet " pendant que le photographe Jean-Marc Durou raconte sa passion du désert.
Pourtant, même Boualé, un petit débrouillard de vingt ans, qui vend colliers et batiks aux visiteurs et avoue être venu " pour affaires ", n’est pas insensible. " L’autre jour, on m’a donné un livre, raconte-t-il, et il y a des mots dedans, ça peut faire changer les idées d’un enfant. " D’autres, comme Omar, dix-neuf ans, trouvent que " c’est intéressant de rencontrer des auteurs ". Il a assisté à une rencontre avec Emmanuel Dongala, Eugène Ebodé et le Malien Ismaïla Samba Traoré. Il a surtout aimé ce dernier et a très envie de lire son livre les Amants de l’esclaverie, " parce qu’il parle de notre histoire ". L’enthousiasme est même au rendez-vous quand les auteurs savent s’y prendre. Eugène Ebodé, par exemple, a conquis son auditoire en évoquant ses amours d’enfance. " Il est trop cool ! ", lance Paola, une Camerounaise en terminale. " Ils sont tous trop cool ", rectifie sa collègue. Les enfants ont envahi certains stands comme celui de la maison d’éditions camerounaises Akoma MBA, où, devant l’afflux de petits lecteurs, on s’est résolu à organiser des tables de lectures. Il y a même quelques mordus, comme cette femme, en tenue traditionnelle jaune pétant, qui remercie les écrivains. " On a tellement de plaisir à les écouter qu’on ne veut plus les quitter ", lance-t-elle la voix tremblante.
Car si la lecture n’est pas très présente dans la culture, le principal problème reste le prix des ouvrages. " Si c’était mois cher, j’achèterais plus de livres parce que j’aime beaucoup lire ", affirme Cheik, qui est venu avec son frère. Même les livres nécessaires pour les études " sont au-dessus des moyens de 80 % des étudiants maliens ", explique Aboubacrine. Ce problème est aussi celui des éditeurs africains. À la maison d’éditions maliennes Donya, on a vu passer des tas de gamins mais les seuls qui ont acheté sont ceux qui avaient des " chèques-livre " donnés par leurs écoles. Même soucis pour Akoma MBA, du Cameroun, qui est obligée de faire des opérations de promotion auprès des parents pour les convaincre de mettre 1 500 à 2 500 francs CFA dans un livre pour leur enfant. Et pourtant, souligne Mballa Edmond, son directeur, " on vise les écoles où les parents ont les moyens parce qu’un grand best-seller chez nous ne touche pas plus de 10 % de la population ". Reste l’espoir et le travail à long terme. " On a commencé avec l’idée de promouvoir la lecture, explique-t-il. Et, dans vingt ans, quand les enfants qui nous lisent seront parents à leur tour, on récoltera le fruit de notre travail. "
Camille Bauer
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"Les Amants de l'esclaverie" ou "Sanda ka mana", un roman de Ismaël Samba Traoré paru chez "Cavale bleu" l'année dernière, était le plat de résistance du Café littéraire de samedi dernier sous les "Cocotiers" du palais de la culture Amadou Hampaté Ba.
Tous des habitués du rendez-vous littéraire organisé par le ministère de la Culture, écrivains, chercheurs et éditeurs, présents au Café littéraire de samedi, n'ont pas boudé leur plaisir avec cet oeuvre rédigée dans un style original, à mi-chemin entre le romanesque et la chronique. Ce choix donne au livre tonicité et vigueur, a remarqué Mamadou Bani Diallo, modérateur, organisateur et aussi critique littéraire et conseiller technique au ministère de la Culture.
Ismaël Samba Traoré qui fut journaliste à Radio Mali, a expliqué avoir été inspiré par les contes sur le Sahel occidental de Djéli Baba Sissoko qui étaient diffusés les lundi soirs à la radio nationale. L'auteur ajoutera avoir aussi été impressionné par le décor et les conteurs découverts lors d'un voyage dans le "Kala et le Kouroumari".
Le roman "Sanda ka mana" met en scène deux jeunes, Koké et Riétou, qui se révoltent contre l'esclavage. Koké est charismatique comme annoncé par les devins qui avaient prédit sa naissance. Sa mère décède en lui donnant naissance et son père meurt quelques temps après sa venue au monde. L'orphelin épouse Riétou, réincarnation d'une vieille prêtresse. Avec l'aide de Sirani, la prêtresse, le jeune couple affronte la société des Soma, adeptes de l'esclavage.
L'ouvrage d'Ismaël Samba Traoré est un roman iconoclaste qui décrit l'envers du décor de notre société en transcendant l'histoire tout comme "Devoir de violence" de notre compatriote Yambo Ouologuem, a commenté Mady Fily Camara, professeur de littérature à la Flash.
Le professeur Doulaye Konaté a, lui, loué le courage de l'auteur pour avoir mis en lumière une page sombre de notre passé que les historiens africains ont longtemps occultée, la page de l'esclavage domestique. L'historien saluera la capacité de l'auteur à relater les faits tout en retenant la quintessence en dehors de la chronologie. Une figure de style qui rend attrayant le récit du romancier mais qu'on ne pardonnerait naturellement pas à un historien.
L'auteur du remarquable "Les Ruchers de la capitale" chez l'Harmattan, a publié de nombreux autres ouvrages en bamanakan dans sa propre maison d'édition, "La Sahélienne".
Y. DOUMBIA
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